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F. de Dieu : C’est quelque chose de peu commun dans la littérature du vingtième siècle, et c’est quelque chose qui est très sensible au moment où on relit vos livres : votre écriture, votre pensée, a vraisemblablement mis en place un type d’ascèse – ce qui est presque le contraire de tout ce qui a été soutenu comme mouvement en Europe, et quelque chose qui est très exigent, une rigueur qu’on sent aussi bien du côté de l’écriture que des personnes qui vous lisent. Quand on prend vos livres, comme nous l’avons fait juste avant d’entreprendre ces entretiens, cette exigence, à un seuil placé très très haut de concentration qui est nécessité par le lecteur et par ce qui se passe, fait que vous avez mis en place une œuvre très pointue, assez ardue à lire, et qui pourtant rend compte d’une expérience qu’elle annonce comme toute à fait ordinaire, comme spécifiquement humaine, à travers cette discipline baptisée europanalyse.

Je ne sais pas trop comment entrer dans la genèse de cette pensée qui se présente à la fois comme une matrice conceptuelle et en même temps comme une expérience spécifique du réel. Dans un premier temps on aimerait se demander comment s’est construite progressivement cette pensée : peut-être comment l’expérience qui a donné lieu à votre écriture s’est mise en place, au travers soit de votre rencontre avec la pensée philosophique, soit des expériences qui sont bien antérieures à votre contact avec l’Université, ou au contraire des rencontres que vous avez faites dans la philosophie, des rencontres d’œuvres ou des rencontres vivantes de vos contemporains – et voir un peu comment s’est jalonnée en fait la mise en place de cette expérience et de cette théorie – en tout cas de ce rapt – dont rend compte l’europanalyse. 

 

Serge Valdinoci : La question que vous me posez est décisive. Je veux dire par là qu’il est difficile de jalonner ce type de pensée à la façon dont cela se jalonne classiquement : classiquement, effectivement, on va à la rencontre d’auteurs antérieurs, ou même d’œuvres d’art, d’œuvres philosophiques, d’œuvres politiques par exemple, et en attendant une certaine majorité, c’est-à-dire une trentaine d’années, on construit ce qu’on appelle les prémisses d’un système. Donc c’est encore le concept d’innutrition, le concept de Rabelais, qui fonctionne ; le concept encyclopédique. Là c’est différent.

Cette pensée ne s’est pas formulée – « formulée », je dis bien – d’abord comme pensée, ni ensuite comme rencontre. Elle ne s’est pas d’abord formulée comme pensée parce que, pour revenir sur ce que vous dites, elle s’est formulée à un âge où la pensée n’existe pas, tout simplement. C’est une expérience qui s’est formulée, très jeune d’ailleurs – on ne va pas revenir sur les détails – très jeune, un sentiment, absolument pas pathologique, du tout, un sentiment d’étrangèreté, disons, … d’étrangeté, d’étrangèreté…, qui a eu lieu vers treize-quatorze ans, à peu près.

La philosophie – on commence tous par l’histoire de la philosophie, quand on est jeune finalement (ou alors on fait de la philosophie au lycée, c’est autre chose là pour le coup, mais ce n’est plus de la philosophie) ; pour moi il en a été autrement : je veux dire par là que je n’en ai pas été du tout, au départ en tout cas – je l’ai été par la suite, par ma carrière de professeur, qui est dans le fond très secondaire dans ma vie. La philosophie est une opération qui a émergée dans une expérience donc d’étrangeté, loin des philosophes, des livres, loin des Classiques philosophiques que nous connaissons tous et sur lesquels je ne reviens pas. Si bien que lorsque je suis rentré au Baccalauréat, lorsque j’ai émergé dans le cadre du Baccalauréat, j’ai eu une note maximale, mais je pense que je suis tombé sur une personne soit démente soit très intelligente : ça n’avait rien à voir avec la philosophie, absolument rien à voir, c’était vraiment « un autre monde », pour parler simplement. Voilà pour deux jalons : un positif, un un peu moins.

Et puis ensuite il y a eu la nécessité d’être professeur, d’abord dans le secondaire, et puis dans le supérieur ; c’est une nécessité que j’ai ressentie avec une grande violence, personnellement, j’avais beaucoup de mal à occuper cette fonction, que ce soit dans le supérieur ou dans le secondaire. Mais ça m’a permis occasionnellement de boucher les trous, c’est-à-dire de lire ce que lisaient mes collègues, de lire ce que me demandaient de lire mes étudiants, les exigences du programme. Et ainsi j’ai, si je puis dire, vieilli comme on vieillit un vin, j’ai vieilli une pensée.

Mais je me sens treize ans, là, en ce moment, au niveau de la pensée.

 

 

F. de Dieu : Et pourtant vous êtes rentré particulièrement en résonance avec la phénoménologie. Il y a quand même eu la rencontre avec l’ensemble des concepts de Husserl qui a dû faire date ; vous avez revêtu en tout cas cet habit conceptuel.

 

Serge Valdinoci : Votre mot est exact, c’est vraiment le mot topique : c’est « revêtu ». J’ai revêtu parce qu’il s’agissait finalement de trouver un travail, et en plus il s’agissait de faire une thèse : il s’agissait de faire une thèse avec qui je suis, c’est-à-dire avec un homme qui ne fait pas d’histoire de la philosophie et qui ne s’intéressait pas aux auteurs. Alors j’ai pris l’auteur le plus autodidacte possible, celui qui raconte le plus de bourdes sur l’histoire de la pensée en Occident, et cet homme – évidemment on a du mal à le dire parce qu’il est tellement connu, et il est tellement profond par ailleurs –, cet homme c’est Husserl, effectivement. Mais ce qui m’intéressait c’est plutôt la phénoménologie, alors que Husserl ne m’intéressait que pour accéder au poste de professeur, Husserl faisant partie des grands auteurs classiques, traditionnels, qui sont acceptés par l’establishment ; à l’époque Husserl l’était beaucoup moins que Heidegger d’ailleurs. Et j’ai fait un parcours en privé, grâce à Ricoeur, qui a bien voulu ; j’étais le seul husserlien en France à l’époque, en 1974, et ça a intéressé Ricoeur.

 

F. de Dieu : Et Paul Ricoeur, lui, ne sentait pas cette marginalité, cette étrangeté d’où vous venait la pensée : il vous a pris pour quelqu’un qui s’intéressait aux archives, qui voulait s’enfoncer dans Husserl, ou il a perçu ce qui vous mouvait plus profondément ?

 

Serge Valdinoci : Ricoeur s’est tenu sur les deux rives, je crois. Effectivement il m’a proposé d’aller à Chicago pour travailler dans le centre de recherches phénoménologiques mondial sur un grand dictionnaire des archives husserliennes repensées ; ça c’est un aspect des choses. Mais Ricoeur a été intéressé par un autre aspect, en toute modestie je parle : il publiait absolument tout ce que je voulais, et ça n’avait pas nécessairement rapport avec la philosophie, ça avait rapport avec Mallarmé, avec d’autres choses, avec l’expérience poétique entre autres. Et puis Ricoeur a accepté, ça m’a frappé parce que lorsque j’ai soutenu ma thèse, on m’a beaucoup reproché cela : j’ai écrit une phénoménologie, ce qu’on a appelé Les Fondements de la phénoménologie husserlienne – je les ai écrits en m’intéressant uniquement à la forme d’unité du texte phénoménologique ; donc j’écartais ce qui est devenu plus important, en Allemagne notamment, j’écartais toute herméneutique. Et Ricoeur, tout en me disant d’ailleurs que je ne manquais pas de culot – parce que c’était l’herméneute de l’époque –, a dit « bon, bien, laissons, passons, c’est votre pensée », et il l’a écrit lors de la soutenance de thèse (c’était le seul qui m’ait été favorable d’ailleurs) : « c’est votre pensée, ce n’est pas celle de Husserl… et ça pose problème…».

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F. de Dieu : On sent justement dans la thèse, et ça se maintient même à partir du moment où l’europanalyse commence à se formuler comme telle, on sent le détournement par rapport à l’herméneutique, la volonté de tenir une unité, de chercher même sous Husserl une unité qui fonde l’ensemble des phénoménologies, au moment où, en pleine époque déconstructionniste, on cherche au contraire la dissémination, l’éparpillement. On sent cette accroche – il y a la volonté de tenir ensemble, d’aller au noyau de l’expérience, quelque chose qui ne s’éparpillerait pas, de rejoindre une unité – on sent cet…, je ne sais pas si on peut parler d’un impératif, en tout cas cette pulsion en vous d’aller à l’unité…

 

Serge Valdinoci : Il y avait cette pulsion d’aller à l’unité, qui est réelle d’ailleurs. La fin de ma thèse, si on veut parler une seconde d’elle, c’est une thèse qui produisait une logique de la déconstruction, ce qui est pire que tout, parce que les déconstructionnistes, je parle de Derrida par exemple, ou même de François Laruelle au départ, ce sont des gens qui défont, mettent en déphasage continuel le « logocentrisme » : moi j’ai tenté de produire un type de logocentrisme pulsionnel, un type de logocentrisme qui nous sorte de l’herméneutique et de la réaction anti-herméneutique qu’était le déconstructionnisme français.

 

F. de Dieu : Mais paradoxalement cette unité vous ne la trouvez pas dans un fond qui fasse substrat, c’est peut-être le point très étonnant dans votre thèse, c’est qu’assez vite vous mettez en avant que cette unité fonctionne sur du rien, sur quelque chose d’aberrant, qu’on retrouvera ensuite quand vous aborderez la psychopathologie : quelque chose de mouvant et qui fait fond et en même temps est absolument insaisissable.

 

Serge Valdinoci : Oui, effectivement j’ai préféré dès 74 partir du chaos : au départ est le chaos ; et j’ai tenté de montrer que chez Husserl au départ est le chaos. Le chaos avec un sens positif. Je n’ai pas été compris à cette époque-là. Je ne le regrette pas, c’était la thèse, avec ses difficultés. Mais ce chaos m’a très vite fait comprendre que ce qui existe était aussi bien rien. Et je ne produis non pas une « archéologie », au sens où Foucault, plus tard, parle d’une archéologie, je produis, j’ai tenté, une Archê-logique (sans le « o »). Ceci a marqué toute la thèse. C’est sur cette archê-logique, sur ce « sens = signification » dont je parle dans la thèse également, que je développe un texte créateur, un texte qui n’est plus le sujet (que ce soit chez Husserl le sujet transcendantal ou autre), mais c’est un texte qui en soi peut tout à fait entretenir la concurrence avec d’autres textes au sein de la même thèse : il peut y avoir différents types de textes, la thèse aurait pu s’écrire, si j’avais eu plus de temps (parce qu’à l’époque il s’agissait de devoir manger), si j’avais eu plus d’espace aussi (j’avais mille pages au départ, on a coupé à trois cents pages tout de même), je voulais moi écrire différents méta-textes et les multiplier, et approfondir cette question d’archê-logique.

 

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