Et puis après ça commence





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 Ali Hmiddouch : Vous employez ce terme d’immanence, qui revient beaucoup, qui appartient en fait au vocabulaire technique de la philosophie. On a l’impression que par le passé il fonctionnait en opposition avec transcendance, puis qu’au vingtième siècle, depuis les phénoménologues finalement, il s’est émancipé et signifie tout autre chose…


 

Serge Valdinoci : Il y a une chose qui est très importante : c’est la fin de l’européanisme, le vingtième siècle. C’est-à-dire que nous sommes allés du côté de l’Asie, nous sommes allés ailleurs, et nous avons compris que l’immanence là-bas était très importante, et qu’il fallait en venir quand même, non seulement d’une façon informée, mais transformée. C’est un point qui est considérable.


 

Ali Hmiddouch : Comment ce terme peu à peu a été amené à signifier – notamment chez vous, on a l’impression qu’il est synonyme de – réel, affectivité…


 

Serge Valdinoci : C’est tout à fait le cas, oui. C’est la raison pour laquelle, effectivement, c’est quelque chose qui renvoie à l’Asie mais qui n’est pas asiatique : donc il ne s’agit pas, encore une fois, d’importer une civilisation, ou de se laisser déporter par une civilisation… Vous avez raison, l’immanence, l’impact, etc. sont des données, les nouvelles données d’une pensée mystique qui est, c’était votre mot, qui est réelle 

  qui suppose une aventure mystique, et qui suppose, en second lieu, que cette aventure soit un moment d’entrée dans le réel : penser est entrer dans le réel – ce n’est pas penser le réel : donc c’est la fin de l’intentionnalité husserlienne, on n’y est plus du tout.


Actuellement, vous avez dit, sur la transcendance, « l’immanence revient » : on peut dire quand même que quelqu’un comme Derrida a fonctionné sur la transcendance, sur la transcendance hébraïque notamment - il y a un bon petit bouquin de Laruelle là-dessus, sur les phénomènes de la Différence, les penseurs de la Différence, qui dit bien ce qui est à dire : Derrida, c’est la transcendance. Il faut faire attention. D’autant que Derrida entraîne un effet autour de lui, que vous connaissez bien. Et la transcendance est bien plus profonde que la Déconstruction, chez lui, alors qu’on s’attendrait au contraire.


 

Ali Hmiddouch : Et ce terme d’immanence, quelle est sa signification exacte, l’étymologie… ?

 


Serge Valdinoci : J’essaie de ne pas créer de sens de mot : maneo, « demeurer », ça renvoie à maison aussi, être en présence de soi – c’est pourquoi quelqu’un comme Derrida m’a aidé, si je puis dire, parce que le concept de présence est un de ses refus…


Mais la philosophie contemporaine (je dis ça parce que je parle de Derrida) est une philosophie qui se ressasse – professionnellement ; il n’y a plus rien à dire – et c’est pourquoi, si quelque chose se dit encore, c’est politologiquement…

 


Ali Hmiddouch : Donc une invitation à l’immanence, ce serait l’art d’habiter, de demeurer… ?


 

Serge Valdinoci : Oui, mais en-dedans soi. Et d’un « soi » qui est immense.

 


Ali Hmiddouch : Un « soi » qui n’est plus imaginaire, avec ses identifications, ses… Mais ce « moi » là, ce « moi » réel, si on puit dire - vous parliez tout à l’heure de méthode : comment se donne-t-il ?

 


Serge Valdinoci : Eh bien, c’est simple (enfin, « c’est simple », ça a dû embêter beaucoup de gens… enfin le peu de gens qui m’ont lu…), je peux vous répondre simplement : c’est le réel qui est réel ; ce n’est pas le « moi » qui est réel. Le « moi », quoi qu’en ait pensé Descartes – mais bon on ne va pas revenir avec Descartes –, le « moi » est irréel, profondément irréel. Des gens comme Lacan sont arrivés à ça, presque. Voilà, je pousse, simplement.

 


Ali Hmiddouch : On a l’impression que ça introduit une dualité, le fait de postuler de l’irréel…


 

Serge Valdinoci : C’est de l’irréel pour nous faire plaisir, pour nous donner à communiquer entre nous, si vous voulez.

En fait, il n’y a pas – il y a une comète, qui avance, et c’est tout.


Nous en parlons parce que nous avons des effets en nous d’irréel (nous avons des effets : des habits, des effets psychiques, sexuels, d’autres…) et nous croyons qu’il y a une dualité ; mais il n’y a pas de dualité – seulement pour une sociologie, une psychologie, etc.  (ça implique la méthode, ça, après…)

 


Ali Hmiddouch : Donc dans le réel c’est le principe de non-séparabilité qui gouverne … de non-localisation…

 


Serge Valdinoci : Oui, tout à fait. C’est le « principe d’unité » des Grecs, mais complètement transformé : transsubstantié, je dirais même. C’est là qu’il y a avancée d’une civilisation.

 


Ali Hmiddouch : Mais pour quelqu’un qui ouvre l’un de vos livres, qui entend parler d’
immanence, de réel, et qui dans sa vie de tous les jours se sent pris dans une forme d’irréalité, le basculement, comment peut-il s’opérer ?

 

Serge Valdinoci : L’expérience mystique


Le passage par l’expérience mystique


Là je pense que les grands mystiques peuvent nous aider un petit peu là-dessus. Sinon on est capté par les identifications…On a nos problèmes quotidiens qui sont, vous avez raison, extrêmement forts, nous avons nos douleurs, nos pleurs, nos peurs, bon, ça existe…

 


Ali Hmiddouch : Ce sont des captations quand même… redoutables, …

 


Serge Valdinoci : Oui, le mot est là, c’est le mot de Lacan, ce sont des captations



Ali Hmiddouch : Depuis des millénaires, on a développé des techniques pour essayer de se décoller un peu de ces attachements.


 

Serge Valdinoci : Vous avez raison, dans la pensée chinoise, on invente des techniques ultimes pour essayer de se défaire de… de samsara… On essaye, effectivement.

Je pense que se passe quelque chose, depuis… – je ne sais pas dater, dater me semble un gros problème aussi –, il semble que se passe quelque chose, maintenant, qui n’a plus rien à voir avec cette distinction entre réel et irréel.


Mais alors il faut passer par ce que vous appelez le terrible, le difficile, le tendu… Il faut d’abord se défoncer de soi.


Et puis après, ça commence.


Et c’est tout à fait différent. Ce n’est plus le bonheur du dix-huitième siècle, le concept central du dix-huitième siècle, ce n’est plus tout ça, ce n’est plus la Révolution… Je crois que je me fais bien comprendre…

 


Ali Hmiddouch : D’ailleurs l’écriture peut-être l’une de ces techniques…

 


Serge Valdinoci : Alors une écriture qui, vous m’entendez bien, n’est pas l’écriture des prix littéraires ; une écriture qui est un exercice mystique. Je ne suis pas suffisamment écrivain pour en parler, mais une écriture qui a une relevance... Mais personnellement je ne suis pas un écrivain, alors je ne peux pas répondre suffisamment à la question… La parole peut être importante, aussi…

 


F. de Dieu : Justement, lorsque vous évoquiez parfois la façon dont vous rédigez, il vous est arrivé de dire que, par exemple, pour chaque livre, vous travailliez en parallèle avec un psychanalyste qui précédait : une analyse personnelle qui précédait l’écriture d’un livre, comme pour faire le ménage, ou qui lui succédait, pour amortir le retentissement de l’écriture. Dans quel type d’ascèse vous cherchez à rentrer quand vous écrivez ? Parce qu’on sent bien qu’à partir du moment où vous
embrayez vers l’europanalyse, ce ne sont plus des nécessités universitaires, une thèse, l’entrée dans une institution,… qui vous motivent pour écrire. C’est une écriture qui s’autonomise de l’Université… Dans quel type de discipline ça vous a porté ? Comment avez-vous fonctionné pour écrire vos livres ? Quelles exigences personnelles ?

 


Serge Valdinoci : Effectivement, il n’y a plus d’impératifs universitaires au sens habituel du terme. Je savais que je n’étais pas un écrivain pour être lu. C’est mon mea culpa peut-être. Mais j’ai fait volontairement un effort de pédagogie : le rapport à x ou à y que je fais… Je me dis : je prends la main, « donnez-moi la main, et puis on va sauter ensemble » ; c’est comme ça que ça a fonctionné.


C’est une pédagogie simple, je veux dire qui n’a pas de prétention. J’essaie de communiquer. En disant des choses qui annoncent déjà, qui ne sont pas placées là au hasard, qui sont des introductions au sens puissant du mot « introduction ».


Sinon tous mes livres auraient quarante pages, soixante pages, mais personne ne pourrait… La Traversée de l’immanence, ça a trois cents pages, mais moi je ne connais personne qui ait lu La Traversée de l’immanence.

 


F. de Dieu : Pour des raisons d’aridité, de difficulté… ?

 


Serge Valdinoci : oui, effectivement. Mais comme le dernier livre, qui semble plus anodin ; c’est un livre qui m’a coûté énormément, et qui dit – à mon sens, bien sûr, je peux me tromper – qui dit énormément de choses, à partir du concept d’écumène

 

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