Le poïen qui vient




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Christophe Samarsky : Tout à l’heure, lorsque vous parliez de votre thèse et de vos relations avec Ricoeur, vous avez évoqué la poésie, Mallarmé notamment : Est-ce que la nécessité de la méthode, dont vous venez de parler, est une des raisons pour lesquelles vous avez laissé de côté en quelque sorte la poésie, bien que Mallarmé, et d’autres apparaissent ensuite dans votre œuvre ?

 



Serge Valdinoci : Beaucoup, mais au niveau des mots simplement, je parle du Livre… Ce qu’il faut c’est écrire Le Livre…


Je suis parti de quelques textes de Mallarmé, et sans le dire à Ricoeur, je lui ai proposé un texte ou deux (un commentaire, que j’ai dû déchirer, car je ne conserve pas mes articles…). Ce texte fonctionnait comme ça : toujours le même problème chez Mallarmé – il faut comprendre. C’est important : il s’est agi de montrer que, dans le poème, dans un commentaire interne au poème, les mots pensent comme les êtres ; il y a une porosité des mots, une porosité des choses – une connection… ce qui est parfait : plus tard ça donnera l’idée de monde de la vie de la pensée. Il n’y a pas du tout disjonction…


Il y a simplement le fait que je n’étais pas un poète.


J’étais déjà un théoricien à l’époque où je travaillais sur Mallarmé. Le Livre, après, j’y conçois : comment après Blanchot, après d’autres personnes, moins considérables que Blanchot, comment ignorer que Mallarmé existait ? J’ai pris.


Dans d’autres ouvrages, comme La Science première, j’ai beaucoup insisté sur Le Livre, et je pensais que Le Livre était la civilisation à venir, comme Mallarmé d’ailleurs, le « Livre-Théâtre »…

 



F. de Dieu : C’est très intéressant que vous parliez de civilisation à venir, puisque dans l’ensemble de ce que l’europanalyse a tenté de bâtir, il est constamment question de civilisation, qui vous sert de matière première, de matrice, et il est constamment question de préparer quelque chose d’innovant, une invention en terme de civilisation ; c’est notamment le programme de La Traversée de l’immanence que vous écrivez pour « tous ceux qui s’emploient à la difficile nécessité d’inventer dans l’inconnu [qui] ouvre à la civilisation neuve dans laquelle nous sommes déjà ». Le réquisit de récrire une encyclopédie aussi est de cet ordre-là. Cette nécessité de lancer vers une nouvelle civilisation, c’est quelque chose qui est apparue par exemple à la lecture de Nietzsche, qui prolonge certaines intuitions nietzschéennes ? C’est le résultat d’un diagnostique que vous posez sur la civilisation dans laquelle vous avez pris racines ? Comment la nécessité, ou le sentiment qu’une civilisation est en émergence a pu se faire jour ?

 



Serge Valdinoci : Tout simplement. Toujours dans l’ignorance de la culture dans laquelle je me trouvais. Je suis quand même issu d’un milieu très inculte ; ça explique beaucoup de choses – il ne s’agit pas de s’en privilégier. Donc j’étais en moi, tout simplement, et la question de l’europe, et de cette autre donne, de cette autre lancée de civilisation, elle m’est apparue en Fac – quand j’avais 22 ans… Et je disais à qui voulait bien l’entendre (mais personne, on me prenait pour un illuminé…), je disais : nous avons déjà des vies modernes, post-modernes (bon ce n’était pas mon mot de l’époque, il n’existait pas encore… ce n’était pas ce mot), nous sommes là dans quelque chose qui commence de se faire et auquel nous devons être vigilants. J’ai toujours été très attentif à la technoscience (le terme n’existait pas à l’époque non plus …), à la médecine,… Je me disais : ils font autre chose, ces gens-là, ils ne sont plus en train de penser comme nous. Je disais : la technique n’est pas que de la technique, c’est de la pensée aussi. Ça, à vingt ans…


Ça m’a donné quand même la possibilité de procéder ainsi. Bien sûr j’ai aimé Nietzsche – oui, qui n’aime pas Nietzsche ? Mais j’ai été intéressé par d’autres choses que par ce qu’il disait sur la nouvelle civilisation : il y a du négatif chez Nietzsche, il y a une puissance du Négatif chez lui, c’est ce que je considère… Et ce n’est pas Nietzsche qui m’a mis dans la position d’attendre une civilisation à venir.

La civilisation qui vient, cette civilisation qui vient, je l’ai un peu formulé, mais rapidement, parce que j’étais fatigué à ce moment-là (j’habitais Orbais-L’Abbaye), dans le livre qui s’appelle Le Feu de la pensée sacrée – Les Structures d’une autre vie ; j’ai commencé ce livre en remarquant : le nouveau est en retard sur lui-même. Nous sommes déjà dans un plus tard que le nouveau. C’est franchi, ça y est. Et il faut déclarer maintenant les structures – non plus de ce franchissement – mais de ce qui est déjà franchi.

 



F. de Dieu : Bizarrement, exceptée cette figure de l’encyclopédie (ou de l’encyclique, à l’époque du Feu de la pensée sacrée), vous n’annoncez pas de forme particulière pour cette civilisation ; sinon qu’elle prend racines dans quelque chose qui est de l’ordre de ce que vous appelez le tact, c’est-à-dire d’une certaine relation de co-naissance au phénomène, au monde tel qu’il apparaît, à l’apparaître du monde, qui forme un univers, une unité profonde… C’est extrêmement difficile, je pense que ça l’a été pour vos étudiants, pour nous, de penser une civilisation à partir du tact, de choisir le tact comme point de départ pour penser le renouveau d’une civilisation ; c’est un point de haute difficulté.

 



Serge Valdinoci : C’est vrai, c’est un problème de difficulté. Il est vrai que bien que le travail soit homogène, on gagne à lire progressivement l’europanalyse ; c’est-à-dire qu’on gagne progressivement à s’enfoncer dans le tact, qui est immense ; on gagne à penser dans le tact. Ça, ça ne vient pas d’un jour à l’autre. Ce n’est pas possible parce qu’il y a de nombreuses barrières ; toute la civilisation qui s’est construite auparavant, et qui fonctionne donc sur le contact, est une civilisation qui a interdit cette « logique », si on me permet le mot, cette logique de l’immédiateté, de l’investissement dans le tact.

Et effectivement il faut rentrer peu à peu, et j’y suis rentré dans des livres divers, qui m’ont permis un petit peu de parler sur le tact. Le plus difficile, sur la question de la logique du tact, c’est La Traversée de l’immanence, je pense. Je comprends là qu’un jeune étudiant –  je parle d’étudiants qui font un progrès, qui avancent par rapport à eux-mêmes –, qu’un jeune étudiant ait beaucoup de mal avec ce livre… Quasiment, La Traversée de l’immanence (à part des thèmes dont je vous ai déjà parlé, qui n’apparaissent pas), c’est le noyau, c’est un noyau vraiment très vibratile – qui est à dépasser par ailleurs, parce qu’il y a d’autres thèmes qui apparaissent autrement -  mais c’est un pieu, dans la logique du zigzag, avant que le zigzag ne se pense comme zigzag.

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